Fragments d’une lettre d’adieu lus par des géologues

de Normand Chaurette

une production du Théâtre d'Aujourd'hui

Salle principale

du 20 octobre au 16 novembre 1995


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RÉSUMÉ

La pensée rationnelle et le jargon scientifique: un étrange lexique rempli de sonorités qui rendent le savoir désespérément incommunicable. Au cours d’une commission d’enquête sur l’échec d’une expédition au Cambodge, où un ingénieur a trouvé la mort, des hommes de science exposent leur vision de la tragédie.

texte Normand Chaurette mise en scène Michèle Magny interprétation Jean-François Blanchard, Daniel Brière, Éric Cabana, Mireille Deyglun, Michel Laperrière, Jacques L'Heureux, Denis Tran-Van-Mang assistance à la mise en scène et régie Josée Kleinbaum scénographie Guillaume Lord costumes Véronique Borboën éclairages Martin Labrecque musique originale et piano Catherine Pinard violon Sylvain Melançon maquillages François Cyr

texte

Normand Chaurette

mise en scène

Michèle Magny

interprétation

Jean-François Blanchard

interprétation

Daniel Brière

interprétation

Éric Cabana

interprétation

Mireille Deyglun

interprétation

Michel Laperrière

interprétation

Jacques L'Heureux

interprétation

Denis Tran-Van-Mang

Chère Madame,

Vous m'avez demandé, un soir de mars 1988, au sortir de Fragments d'une lettre d'adieu, si j'avais étudié la géologie pour écrire cette pièce. Vous aviez ajouté qu'il m'aurait fallu étudier plutôt les lois du théâtre, étant donné que le propos scientifique, qui prenait beaucoup de place dans ma pièce, ne convenait pas vraiment à ce qu'on pouvait attendre d'un auteur qui avait déjà parlé d'amour dans Provincetown Playhouse, de poésie dans Rêve d'une nuit d'hôpital, et de quête d'absolu dans La Société de Métis.

C'est que, suite à ces premières pièces, j'étais sorti bouleversé d'une conférence d'ingénieurs sur l'invention d'un petit module qui se promenait grâce à un pétard que les étudiants de la Polytechnique avaient inventé. Il était beaucoup question de la rupture que provoquait ce pétard, je me souviens même que c'était le titre de la conférence: « Effets de la rupture ». C'est mon oreille en entier, et donc une grande partie de ma vie, qui s'était sentie concernée par cette conférence: quoique pleine de sonorités, de pétards, de mots incompatibles qui, placés les uns à côté des autres, deviennent mystérieusement compatibles. Jamais le bruit des mots ne s'était permis de si belle musique, de si beau tonnerre. Ces gens parlaient de spriraloïdes et de dégrossisseurs monocylindriques comme nous parlons de l'achat d'un four micro-ondes. J'étais sorti de là, jaloux presque de rage de leur langue.

Mais de quoi avait-il été question au juste? Encore aujourd'hui je ne saurais le dire. Il m'avait semblé toutefois qu'un grand drame humain se pouvait: tant pis pour eux, nous ne parlons pas la même langue. Tant pis pour nous, nous ne les comprenons pas. Je m'étais dit qu'au fond, nous étions tous un peu spécialistes de quelque chose, et que nos spécialités, qui font notre orgueil, nous évitent de parler bêtement. Nous serions, vous et moi, si désespérés d'être bêtes!

Et pour cela: la bêtise. Un homme est mort. Il est mort parce qu'il avait des convictions. Tout comme madame Sergent et son mari qui se suicident. Tout comme monsieur Fabrikant qui tue ses semblables. Nous sommes exaspérés, là-dessus, nous en convenons. Et comme la science nous ressemble! Elle a tort ou elle a raison. Entre les deux, rien n'est possible.

Je sais que vous serez dans la salle, afin de revoir. S'il y a une chose, ne faites que regarder, et ne faites qu'écouter. Mais surtout n'essayez pas de comprendre le discours scientifique de ces êtres, car tout ceci n'est que de la musique, du tonnerre, pas du sens. J'insiste sur ce point.

Normand Chaurette

Réflexions en cours de travail de mise en scène pour Fragments...

Fragments d'une lettre d'adieu... est l'histoire d'une enquête interne instituée par une université américaine pour essayer de comprendre, lors d'une expédition de géologues au Cambodge, la mort d'un homme.
Pourquoi cet homme est-il mort?
Question obsédante qui revient tout au long de la pièce.
Que s'est-il passé?
Tentatives d'explications scientifiques de la part des géologues.
Allez plus loin!, dira le commissaire.
Commence alors le voyage du souvenir qui devient un immense trou de mémoire.
Car plus loin, c'est le vertige, c'est le face-à-face avec soi-même, c'est l'infini qui ne se nomme pas et pour lequel il n'y a pas de mots.
Plus loin, c'est l'oubli.
La mémoire a oublié de se souvenir.

Des millions d'hommes et de femmes sont morts au Cambodge dans cette dernière moitié de siècle.
Comment est-ce possible?
Pour l'esprit humain, essayer de comprendre la mort d'un homme est-il plus facile qu'essayer de comprendre celle de millions d'hommes et de femmes disparus dans cette dernière partie du siècle?
Vertige.
Au Cambodge un homme est mort au cours d'une expédition.
Pourquoi? Qui peut répondre?
Silence.

Michèle Magny

PUBLICATION

Fragments d'une lettre d'adieu lus par des géologues
Chaurette, Normand Leméac – Actes Sud
16,00$
Disponible à la bouquinerie

Production

une production du Théâtre d'Aujourd'hui